Sauvons les animaux
Protection animaux

Les sentinelles de la nature : l’instinct de protection des animaux

Dissimulé derrière l’épais rideau de feuillage d’un cèdre aux branches basses, j’ai pu observer un jour deux cerfs à la tête bien ornée qui broutaient l’herbe d’un marécage. Mon attention se concentra d’abord sur l’élégance patricienne de leur maintien ; mais je ne tardai pas à remarquer une particularité dans leur comportement : les deux animaux ne paissaient jamais qu’à tour de rôle. Tandis que l’un tondait l’herbe avec insouciance, l’autre, la tête haut dressée, parcourait du regard l’étendue du pacage, surveillant l’arrivée éventuelle d’un ennemi. Je demeurai en observation pendant une demi-heure ; pas une seconde les deux compagnons n’abandonnèrent leur guet alterné.

En une autre occasion, j’ai vu, à la lisière d’une clairière, deux grands cerfs étendus dos à dos, chacun reposant sur le flanc droit, ils pouvaient, ainsi, surveiller deux directions opposées et ne risquaient d’être surpris d’aucun côté.

La sentinelle assure la protection du groupe

Nombreux sont les animaux, plus particulièrement ceux qui se déplacent en bandes, qui assurent la protection du groupe en désignant une sentinelle. Je n’ai eu qu’une seule fois l’occasion d’observer des cerfs qui aient négligé cette règle de prudence ; il s’agissait de cinq animaux occupés à paître des myrtilles : les buissons étaient hauts, tous les cerfs avaient la tête levée, et ils n’avaient aucun besoin de sentinelle.

Les bisons qui hantaient autrefois les plaines du Far West se déplaçaient sous la surveillance d’un chef, et cet usage persiste parmi les buffles, les chèvres sauvages, les mouflons, les rennes, les élans et les antilopes.

Les sentinelles, au moindre signe de danger, poussent des cris d’alarme auxquels leurs congénères obéissent immédiatement. Le cerf renâcle, le corbeau met dans son croassement une nuance d’urgence impérieuse, l’écureuil gris « aboie » avec fureur.

Chez les dindons sauvages, une patrouille part surveiller les alentours pendant qu’une partie de la bande prend son repas sous l’égide de quelques gardiens vigilants. J’ai vu un jour un superbe dindon monter la garde tandis que son compagnon prenait un bain de sable dans une sablière, ébouriffait ses plumes à loisir, puis s’étendait au soleil pour faire une petite sieste réparatrice. Au bout de quelques instants, il s’éveilla, secoua un nuage de poussière, lissa ses plumes d’un air très digne et alla relever la sentinelle qui, à son tour, put prendre son bain de sable en toute quiétude.

Carl Akeley, explorateur d’Afrique chevronné, m’assura que les troupeaux de buffles sont toujours sous la surveillance de patrouilles d’éclaireurs, que les koudous (antilopes de grande taille très répandues sur le continent africain) postent des vigies sur les plus hautes éminences de leur territoire, qu’une tribu de gorilles délègue un ou deux de ses membres à la charge spéciale de donner l’alarme au moindre signe de danger.

En Afrique, de petits oiseaux, de la famille des sturnidés, passent le plus clair de leur existence juchés sur le dos des rhinocéros, se nourrissant des parasites qui affligent ces énormes bêtes. Les rhinocéros tolèrent la présence de ces oiseaux non seulement parce qu’ils les débarrassent d’une vermine indésirable, mais aussi parce qu’ils les avertissent de l’approche d’un ennemi.

Parfois la vigie manque à ses devoirs. On sait que l’oie sauvage en tête du vol triangulaire doit non seulement imposer à la troupe une vitesse, une direction et une altitude mais aussi, en tant que sentinelle principale, éviter d’entraîner ses compagnes dans une
zone de danger. Or, un jour, un vol d’oies sauvages migratrices passait au-dessus de ma tête lorsque je vis le chef de file perdre de l’altitude ; toute la bande suivit le mouvement et survola une grange en rase- mottes ; le fermier, on s’en doute, se précipita sur son fusil et tira sur les oies. Immédiatement s’éleva de la bande une grande clameur ; tout se passa comme si les oiseaux s’insurgeaient contre ce chef de file qui avait failli à ses devoirs, il fut immédiatement remplacé par un autre jars.

Des guides indiens, au Canada, m’ont raconté que les castors postent presque toujours une sentinelle, en particulier lorsqu’ils sont occupés à abattre des arbres, besogne bruyante qui les empêche d’entendre approcher un ennemi. Il en va de même des chiens des prairies, des tamias et des marmottes. Souvent j’ai pu observer leur technique à la dérobée. Une marmotte sort lentement de son trou et, de ses petits yeux ronds, au regard perçant, étudie les alentours ; rassurée, elle fait entendre un petit grognement, et ses compagnons sortent à leur tour pour prendre leur repas tout en ayant encore soin d’installer une vigie sur un point d’observation élevé. Il suffisait que je me montre pour qu’un aboiement bref de la sentinelle mette fin au repas de ses congénères, qui disparaissaient pêle-mêle dans leurs terriers.

Je me trouvais un jour dans un coin de campagne isolé lorsque, d’un groupe de buissons voisins, me parvint un bruit d’herbes froissées. Je m’assis et attendis. Je vis bientôt apparaitre parmi les pins une énorme laie. Elle s’arrêta au milieu de la clairière, inquiète, sur le qui-vive, et, bientôt, à son grognement étouffé, apparurent à leur tour neuf marcassins minuscules, en file indienne. La laie avait eu vent de ma présence, mais n’arrivait pas à déterminer l’endroit où je me cachais. Parvenus près de leur mère, les marcassins imitèrent son attitude d’attente prudente et, comme elle, relevèrent leurs comiques petites queues. Mais la laie finit par découvrir de quel côté je me trouvais ; poussant un grognement d’alarme, elle plongea dans les fourrés, suivie vaillamment par les marcassins. La mère, d’ailleurs, ralentissait sa retraite pour ne pas distancer ses petits. Il y allait peut-être de sa vie, mais seul importait pour elle l’accomplissement de son devoir. Récit de Archibald Rutledge